Alors que la plus ancienne et la plus prestigieuse des biennales d’art, celle de Venise, pointe son nez dans quelques jours, il convient de revenir sur l’une des dernières nées : celle de Malte. Du 11 au 29 mai, l’île a vibré au rythme de l’art contemporain tout en célébrant son patrimoine. Car plutôt que de s’installer dans un grand hall ou un seul musée, la Malta Biennale s’est dispersée sur des sites historiques de Malte et Gozo.
Sous la direction artistique de Rosa Martínez, cette deuxième édition, intitulée Clean, Clear, Cut a rassemblé une vingtaine de pavillons nationaux et thématiques dans onze sites emblématiques. Petite visite.
À Malte, l’histoire n’est jamais loin. Elle affleure dans la pierre dorée, s’accroche aux remparts, se glisse dans les ruelles silencieuses de La Valette. C’est précisément dans ce décor chargé de siècles que la Malta Biennale 2026 a choisi de s’inscrire, transformant, le temps du printemps, l’archipel en terrain d’expérimentation artistique.
Dès les premiers pas, le contraste frappe. Une installation contemporaine dialogue avec les murs massifs du Fort Saint-Elme, tandis qu’une œuvre conceptuelle se déploie dans les salles solennelles du Palais des Grands Maîtres. Ici, l’art ne cherche pas à neutraliser l’espace, il s’y confronte, parfois frontalement.
Placée sous le signe de tensions écologiques, politiques, culturelles la biennale rassemble plus de 130 artistes internationaux. Parmi les figures marquantes de cette édition, Maurizio Cattelan impose, comme souvent, une présence à la fois ironique et dérangeante. Au cœur du Palais du Grand Maître à La Valette, il propose une réplique à l’échelle de la chapelle Sixtine de Michel-Ange. Une invitation à une réflexion sur la paternité artistique, le pouvoir et les récits de l’art.

La biennale se déploie surtout comme une constellation. Les récits circulent, les influences se croisent, et l’ensemble compose moins une juxtaposition qu’un paysage. On passe d’un pavillon à l’autre sans saturation, presque comme dans un parcours personnel.
Le pavillon Redefining. Polish-Ghanaian Textile Narratives, porté par Eliza Proszczuk, Ernestina Mansa Doku et Marta Nadolle, tisse des récits de mémoire et d’identité à travers des installations textiles monumentales, où les fils deviennent archives. L’œuvre revisite une histoire méconnue de solidarité entre la Pologne et le Ghana, la transformant en une vision porteuse d’espoir pour une coopération future. C’est ce qui lui vaut le Prix du meilleur pavillon.

À côté, la scène maltaise n’est pas en reste, avec des artistes comme la photographe Therese Debono dont la pratique s’articule autour d’un engagement à long terme envers des lieux spécifiques. Elle s’intéresse à ce qui ne se voit pas : les traces, l’effacement et la présence silencieuse de ce qui s’est passé.

S’inspirant d’Alice au pays des merveilles, le pavillon de Malte invite les visiteurs à descendre dans le terrier du lapin pour remettre en question l’illusion de perfection façonnée par les technologies de pointe, la mondialisation et l’industrialisation – des forces qui, loin d’apporter l’ordre, suscitent une forme singulière de chaos dans la vie contemporaine.
Sous le titre Facing the Challenge, le pavillon français met en lumière les deux urgences que sont le changement climatique et l’intelligence artificielle. L’artiste Louis-Paul Caron présente Incendies, une série de séquences de feu générées par l’IA où des scènes d’intérieur sereines contrastent avec des paysages en flammes visibles par la fenêtre.

Le pavillon chinois, The Realm of Clarity explore la profondeur philosophique de la culture orientale de l’eau. L’exposition se déploie en deux parties : « Clarifying All Rivers » met en lumière la diversité et le caractère inclusif de l’eau en tant que métaphore des échanges civilisationnels, tandis que « Nourishing All Beings » présente la sagesse écologique de l’eau comme un guide pour le développement durable. Ensemble, elles tracent un chemin allant de la compréhension à la pratique, exprimant une vision dans laquelle l’humanité et la nature coexistent harmonieusement.
Et puis il y a Gozo, plus brute, presque silencieuse. Là, les œuvres prennent une autre dimension. À proximité du parc archéologique de Ġgantija, où les pierres dressées remontent à des millénaires, Nine Nights of Malta: the journey of a tomato sepal to become a Star, l’œuvre de Concetta Modica interroge les paradoxes contemporains à travers des vestiges, la sculpture et le concept de l’épopée moderne. Elle partage avec Therese Debono le Prix de la meilleure œuvre. Le contemporain ne semble plus simplement dialoguer avec l’histoire : il s’y dissout presque, absorbé par une temporalité qui le dépasse.
C’est peut-être dans ces moments-là que la biennale révèle le mieux sa singularité. Non pas dans l’opposition entre ancien et contemporain, mais dans leur coexistence fragile. Certaines œuvres s’imposent, d’autres disparaissent presque, laissant les lieux reprendre le dessus.
On finit par ne plus vraiment distinguer ce qui relève de l’exposition ou du paysage. Une installation mène à une terrasse, un pavillon à une baignade, une œuvre à un détour imprévu. La biennale devient un rythme, une manière d’habiter l’île. À Malte, l’art contemporain ne remplace pas le passé. Il s’y glisse, l’interrompt parfois et, dans les interstices, ouvre de nouvelles façons de regarder.
Entre pavillons disséminés et vestiges millénaires, la Malta Biennale invente une autre manière d’habiter l’art — non plus dans des espaces neutres, mais dans les plis du monde réel, là où les ruines continuent de parler.
Carnet d’adresses : Malte côté art de vivre
Entre deux pavillons, la Malta Biennale se vit aussi hors des sites d’exposition. À La Valette, les journées commencent souvent lentement, autour d’un café sur une terrasse ensoleillée — au Caffè Cordina, institution locale installée dans un décor Belle Époque.

Pour prolonger l’expérience esthétique, direction le Iniala Harbour House : un hôtel contemporain niché dans d’anciennes demeures, où design et patrimoine dialoguent avec la même subtilité que les œuvres de la biennale.
Pour une cuisine gastronomique, Noni (1 étoile). revisite la cuisine maltaise dans une version gastronomique, tandis que Grain Street propose une alternative plus décontractée, idéale entre deux visites.

Pour s’échapper de l’effervescence, cap sur Gozo. Plus sauvage, l’île offre criques, falaises et une lumière presque irréelle en fin de journée — un contrepoint parfait à l’intensité des expositions.
Le soir, la ville change de rythme. Les remparts s’illuminent, les terrasses se remplissent, et l’on prolonge la journée autour d’un verre — avec, en toile de fond, cette sensation rare d’avoir traversé, en quelques heures, plusieurs siècles et plusieurs mondes.
Pour plus d’informations:
visitmalta
maltabiennale.art
